Pape Demba Diallo, DG Fonsis : “La pandémie a révélé qu’il nous faut accélérer l’atteinte de l’autonomie”

Bras privé de l’Etat, le Fonds souverain d’investissements stratégiques (Fonsis) continuera d’accompagner le secteur privé dans la phase dite de relance de l’économie, fortement touchée par la pandémie du Covid 19. Dans cet entretien qu’il nous a accordé, son directeur général nous fait part des impacts du coronavirus sur leurs activités, mais également des enseignements à tirer en matière de planification et d’investissement stratégiques. Papa Demba Diallo nous parle également du rôle que devra jouer le Fonsis dans l’exploitation prochaine du pétrole et du gaz au Sénégal.

Le Covid 19 a fini d’imposer sa loi, freinant presque l’économie. Quels sont les impacts au niveau du Fonsis ?

Je voudrais d’abord commencer par rappeler le rôle du Fonsis qui est un rôle d’investisseur appartenant à l’Etat du Sénégal. Dans ce  cadre, notre mode d’intervention fait que nous entrons dans le capital d’entreprise où nous développons des projets. Et avec la pandémie de la Covid 19, il y a deux effets à souligner. Pour les entreprises existantes de manière générale au Sénégal, beaucoup d’entre elles ont été touchées dans leurs activités. Nous avons aussi des opportunités qui se sont créés pour d’autres entreprises qui travaillent autour de la santé et des entreprises qui sont dans un secteur qui favorise la distanciation physique. On a parlé de la digitalisation des entreprises de livraison. En même temps, certains projets qui nécessitent la présence de partenaires étrangers pourraient être touchés globalement au niveau du Sénégal. En fait nous Fonsis, lorsqu’on regarde nos activités, dans le cadre des projets que nous faisons, ces projets n’ont pas été impactés négativement. La partie qui devait être faite par des personnes venant de l’étranger a pu être complétée. Nous avons un projet de la réhabilitation de l’hôpital de Matlaboul fawzeyni   de Touba. Disons que le projet a été accéléré d’un côté, mais aussi retardé de l’autre. Nous avons un peu détourné l’objectif du projet final. Et avec la pandémie, on a livré partiellement l’hopital. Aujourd’hui, le centre de traitement des épidémies de Matlaboul Fawzeyni, c’est la livraison partielle du bâtiment que nous étions en train de construire à l’hopital. Maintenant, cela veut dire que ce projet que nous avions prévu de livre le 27 septembre, connaîtra un retard. Lorsque la pandémie aura atteint un niveau rassurant, on pourra reprendre intégralement les travaux de manière beaucoup plus renforcée. Mais les travaux continuent quand même, même si c’est de manière très lente.  Nos projets n’ont pas été impactés négativement. Nous avons des entreprises où il y a eu des impacts négatifs, car nous avons investi dans la santé, notamment dans le centre de l’imagerie médicale de l’hôpital de Mbour. Durant la pandémie, les gens avaient déserté les hôpitaux. Ce qui fait que les centres d’imagerie médicale sont touchés. Nous avons noté une baisse importante de la fréquentation et du chiffre d’affaires.  D’autres entreprises ont été plutôt favorisées, notamment toutes les entreprises qui sont au niveau de la production locale, que ça soit dans l’agro industrie ou dans la production pharmaceutique.

Selon vous, certaines entreprises ont été favorisées au niveau du Fonsis. Qu’est-ce qui l’explique ?

Ce sont des entreprises comme les tailleurs industriels, ceux qui fabriquent des uniformes ou des maillots de sports. Nous avons travaillé avec certains dans le cadre de la fabrication de masques. Certaines entreprises ont réussi à réorienter leurs activités et n’ont pas été impactées par la pandémie. Sur notre portefeuille, nous avons des entreprises qui sont dans le solaire, qui fournissent des centrales solaires. Les deux qui tournent actuellement n’ont pas été impactés. Nous avons toujours besoin d’énergie et ces centrales  continuent toujours de fonctionner normalement. Nous avons des entreprises dans l’agriculture, notamment dans la transformation et qui fonctionnent normalement. Là où nous avons vraiment noté un impact significatif, c’est au niveau de l’investissement au niveau du centre de l’imagerie.

Avec la pandémie, la politique d’investissement du Fonsis est-elle toujours la même ?

Je ne dirais pas que nous avons de la chance. Mais lorsqu’on a mis en place le Fonsis, on avait choisi comme secteur prioritaire, les secteurs qui étaient prioritaires au niveau du PSE. Et il se trouve que les secteurs prioritaires au niveau du PSE ont étaient confirmés dans leur priorité par la pandémie. C’est notamment l’agriculture, la santé, l’eau, l’énergie, les infrastructures et l’industrie. Pourquoi ces secteurs ? Pour nous, ce sont des secteurs prioritaires. Notre premier investissement a été le centre d’imagerie de Mbour. Ensuite, ça a été dans l’énergie, l’agriculture et la pharmacie. La pandémie a révélé qu’il nous faut accélérer l’atteinte de l’autonomie alimentaire. Non pas seulement en terme de production, mais aussi en terme de transformation. Il nous faut une certaine autonomie pharmaceutique, d’avoir de l’énergie en quantité suffisante, pouvoir produire le maximum possible en local. Car on a vu que certains produits ne sont plus disponibles avec la rupture de la chaîne mondiale. La pandémie a vraiment révélé qu’il nous faut accélerer dans ces différents secteurs, mais avec une base qui est la digitalisation, le numérique. La distanciation physique et la nécessité de continuer à fonctionner sans pouvoir se voir où sans se réunir physiquement, fait que la digitalisation qui n’est pas un secteur, mais qui doit être une base commune à l’ensemble des secteurs, est plus que jamais une nécessité.

Quels sont les domaines d’activités du Fonsis ?

Le Fonsis est un instrument de l’Etat, un instrument qui est une vraie réforme. Quand on parle de réforme dans ce pays, on dit qu’il est extrêmement difficile de réformer. Mais le Fonsis en soit est une réforme. C’est introduire au niveau de l’Etat un nouveau mode d’intervention, un nouveau mode de financement. Au départ, ce n’était pas évident. C’est déjà de faire un plaidoyer et ce plaidoyer continue toujours pour que les gens, le secteurs privé, l’ensemble des structures de l’Etat, comprennent comment utiliser cet instrument qui est mis à leur disposition. Nous sommes un instrument technique dont la mission est orientée sur comment on peut développer le secteur privé au Sénégal. Et comment faire de sorte que les interventions de l’Etat au niveau financier, soient le plus optimales possibles. Nous avons un périmètre qui est très précis, à côté des autres structures de l’Etat qui ont en fait des missions et des rôles complémentaires. L’idée pour nous est de nous insérer dans ce dispositif  et d’être ce catalyseur de projets, d’entreprises.

Dans cette phase de relance de l’économie, quel sera le rôle du Fonsis ?

Le rôle du Fonsis  dans cette mission en tant que fonds, va être renforcée. Comme vous le savez, le Fonsis est un bras privé de l’Etat. Dans nos modes d’intervention, nous avons le développement de projets avec des privés où le développement des projets PPE. Ensuite, nous avons ce rôle de financement du secteur privé, à travers la mise en place de fonds sectoriels ou de fonds thématiques. A travers ces deux modes d’action, nous allons à la fois agir sur la structuration et l’accélération des projets PPE. Et en même temps aussi, mettre en place des fonds pour pouvoir financer le secteur privé, notamment les PME. Nous avons déjà le fonds « We Fund » qui est un fonds de financement de PME à fort impact dans l’utilisation économiques des femmes. Nous avons aussi le fonds « RIF » qui investi dans le renouvelable et l’efficience énergétique. Il devait démarrer ses activités en fin 2021. Nous avons le fonds PME qui va cibler cinq secteurs clés. C’est est un fonds de 100 millions d’euros. Il va commencer ses activités d’investissement en 2021. On va lancer l’appel d’offres pour choisir le gestionnaire. Et ça se fait dans le cadre de la coopération allemande.  On a d’ailleurs eu hier (NDL : lundi) une réunion avec la coopération allemande pour repréciser les jalons. Nous avons aussi le fonds d’amorçage qui est un fonds de financement et d’études pour les projets PPE. C’est un fonds qui va financer les études. Et lorsqu’on regarde dans la globalité, on n’est pas loin des 900 milliards. Notre base de projets sur lesquels nous travaillons ne sont pas loin des 900 milliards.

Vous avez récemment obtenu une subvention de 700 millions de la part d’une agence américaine. A quoi est destiné cet argent ?

L’USTDA nous a fait une subvention dans le cadre du projet de mise en place du réseau de gazoduc au Sénégal. On a la chance d’être un Etat gazier et le premier mètre cube de gaz devrait sortir en 2023. Et le gaz a une particularité car il permet d’avoir de l’énergie pas cher. Et quand on a  de l’énergie qui ne coûte pas cher, ça ouvre les portes à toutes les possibilités. L’énergie pas cher, ceux qui en ont le plus besoin, c’est la Senelec et les grands consommateurs comme les cimentiers, demain, les aciéries, car il y a du fer en Mauritanie et en Guinée et qui est déjà exploité. Ces entreprises ont besoin de l’énergie pas chère, du gaz  et avoir elles-même leurs propres centrales. Et pour les alimenter, il faut un réseau qui part des zones de production, en mer. Ce sera par exemple des tuyaux qui vont aller à la centrale de Bel-Air, Kahone ou un peu partout. Et un réseau à gaz, c’est quelque chose de sérieux, très délicat. Donc, il y a des études à faire. Et l’USTDA nous a fait une subvention de 1,2 millions de dollars qui va couvrir une partie des études. L’ensemble des études liées au réseau devrait être aux alentours de 12 ou 15 millions de dollars. Comme que c’est une subvention d’une agence américaine, l’USTDA se charge de faire l’appel d’offres auprès des entreprises américaines. Par contre, le choix des entreprises sera fait par le Fonsis. C’est une subvention, mais nous allons nous assurer que les entreprises qui sont choisies savent faire le travail. Mais aussi nous assurer du résultat. Quand je dis nous, ce n’est pas que le Fonsis. C’est le Fonsis, avec le ministère du pétrole et des énergies, avec RGS qui a comme actionnaire Petrosen, mais aussi la Sénélec. C’est RGS qui pilote avec le ministère du Pétrole et des énergies ce travail d’études.

Nous remarquons que le secteur de l’énergie occupe une place centrale daNs votre portefeuille. Qu’est-ce qui explique ce choix ?

L’énergie est à la base de tout. C’est la base de la vie. L’énergie est un des secteurs prioritaires du PSE. Le Président de la République a formulé une stratégie qui permet d’avoir de l’énergie en quantité et en qualité suffisante, à un prix abordable. Mais aussi, d’avoir un mixte et 30¨% de renouvelable dans la production de l’énergie électrique au Sénégal. Nous avons réussi à mettre en place deux centrales et deux autres sont en construction.  Nous avons aussi eu à investir  dans l’agriculture, dans la pharmacie, dans l’eau et l’énergie.  Au niveau de l’eau, nous avons 55% dans S’EN EAU. Nous détenons les 24% qui appartiennent à l’Etat  du Sénégal et nous portons 31% destinés au privés et au salariés. Nous avons aussi investi dans les infrastructures et les transports.

Le Sénégal va bientôt se lancer dans l’exploitation du pétrole. Quel rôle va jouer le Fonsis pour accompagner le privé national ?

Je vais essayer de donner les trois branches du Fonsis. Nous avons le futur Fonsis, le fonds stratégique, des fonds thématiques que nous développons avec des partenaires, des fonds destinés à financer les PME. Et nous avons enfin le fonds générationnel. Le fonds inter générationnel va gérer une partie des recettes du pétrole et du gaz, pour les générations futures. Le fonds stratégique va continuer son rôle d’accompagnement du secteur privé. Donc, on va investir avec le secteur privé  dans ce qu’on appelle le contenu local. Donc, toutes les entreprises sénégalaises qui vont entrer dans ce contenu local, le Fonsis se tiendra à leur côté en tant qu’investisseur pour les accompagner dans cette démarche. Nous avons enfin le fonds intergénérationnel qui va gérer et investir pour le compte des générations futures, une partie des recettes du pétrole et du gaz.

La Senelec est souvent confrontée à des difficultés de stockage du gaz. Est-ce que le Fonsis est prêt à l’accompagner ?

Le stockage de l’énergie solaire est un sujet stratégique et très important. Il y a deux volets dans le stockage. Le renouvelable, c’est-à-dire le solaire, l’éolien, sont des énergies intermittentes. S’il n’y a pas beaucoup de soleil, l’énergie va disparaître. Si le vent est très faible, la partie éolienne baisse. Donc nous avons des variations. Nous avons des systèmes de stockage qui permettent de lisser les variations. Ce sont des stockages qui permettent de réguler le réseau. Nous en tant que fonds stratégique, nous continuons à travailler pour pouvoir demain, être un fournisseur. Dans ce cadre, ce n’est pas le Fonsis qui va intervenir, mais les entreprises dans lesquelles nous avons eu à investir. Nous suivons avec intérêt l’évolution du prix du stockage car ça coûte très cher en ce moment. Mais les technologies évoluent assez vite et les prix vont baisser assez vite. C’est comme pour les panneaux solaires. On aura la même chose dans les années à venir.

Le chef de l’Etat avait demandé une rationalisation du Fonsis. Où-est-ce que vous en êtes ?

Le chef de l’Etat a demandé qu’on regarde  comment on peut mutualiser et optimiser les structures d’accompagnement  et de financement du privé. L’idée, c’est de simplifier la vie aux entrepreneurs, aux entreprises, aux PME. Leur simplifier la vie, c’est regarder comment on peut leur fournir au maximum possible un interlocuteur unique, dans le cadre de l’accompagnement. Car comme vous le savez, l’argent n’est pas le seul besoin des PME. Les PME ont certes besoin d’agent, mai aussi d’être accompagnés dans la formation, dans la gouvernance et dans beaucoup d’autres choses. C’est un travail qui est mené non pas par le Fonsis, mais la tutelle, notamment le ministre de l’Economie, en relation avec les autres ministères. C’est une initiative qui est pilotée par le ministre d’Etat, secrétaire général à la Présidence. Le Fonsis participe à ce travail là, à travers le ministère de tutelle. Nous Fonsis, avons une position assez particulière, comme j’ai eu à le dire. Nous sommes un fonds stratégique, donc un fonds souverain. Nous appartenons aux groupes des fonds souverains qui suivent les principes de Santiago. En même temps, nous allons gérer le fonds intergénérationnel et nous avons une activité  qui consiste à créer des fonds destinés à financer les PME. Donc, la rationalisation pour nous sera très importante. Le travail est déjà entamé et on verra ce que cela donnera comme résultat.

Le Fonsis a six ans d’existance. Quel bilan en tirez-vous ?

Quand on parle de la vie d’une structure ou d’une personne, j’aime bien prendre référence sur la période de la vie que Amadou Hampaté Bâ avait eu à définir. Il avait divisé la vie de l’homme en trois grandes parties en 21 ans. Chaque 21 ans est divisé en trois parties, c’est-à-dire de 0 à 7 ans, de 7 à 14 ans et de 14 à 21 ans. Donc de 0 à 7 ans, on est encore un bébé, à partir de 7 jusqu’à 14 ans, on commence à interagir avec l’environnement externe. Et de 14 à 21 ans, on commence l’initiation, après en entre dans la période de production. A 42 ans, on commence à encadrer et à 62 ans, on peut se reposer. Au niveau du Fonsis, on peut dire que ces six premières années ont été des années de réalisations. Nous avons pu faire avancer des projets. Mais c’était également des années d’apprentissage, car le métier de capital investissement est un métier nouveau au Sénégal. L’environnement juridique au niveau de l’Uemoa est en train d’être modifié pour permettre à des fonds d’investissement d’être juridiquement logés dans l’espace Uemoa. Nous avons aussi eu six années de contribution à la naissance d’un environnement d’un capital investissement, aussi bien au Sénégal qu’en Afrique. Nous sommes en train d’échanger avec les autres fonds souverains pour mettre en place ce qu’on appelle le chapitre africain de l’organisation internationale des fonds souverains. En terme concret, nous avons eu à investir à peu près 15 milliards de francs Cfa, en terme de décaissement. Mais nous continuons à décaisser, car pour un projet, le décaissement peut être sur trois ou quatre ans. Au moment où je vous parle, nous avons décaissé 15 milliards, pour un total de projet d’à peu prés 225 milliards. La mission du Fonsis c’est d’attirer le maximum d’argent non étatique.

L’actualité est aussi dominée par les inondations à Dakar et dans plusieurs localités, suite aux fortes pluies. Quelle lecture en faites-vous ?

Nous avons un regard de fonds d’investissement, un regard qui soit le plus détaché possible. Ce sont des événements qui touchent des famille et moi-même j’ai des parents impactés par cette situation à Keur Massar. Je suis revenu au Sénégal en 2005 et j’ai connu les premières inondations à Hann Maristes, avec les grandes pluies. Il y a eu beaucoup d’avancées dans ce secteur. Beaucoup de zones qui étaient des zones d’inondations ne le sont plus. Mais nous sommes un pays en développement. Et être dans un pays en développement, cela veut dire que nous avons toujours du travail à faire. Quand il y a des situations, cela peut toucher. Mais c’est également ce qui nous motive car nous avons énormément de chose à faire. En tant que fonds souverains, nous travaillons avec le ministère de l’urbanisme, dans le cadre du projet des 100 000 logements. Ça nous pousse à encore travailler avec ces entitées, pour pouvoir ériger de nouvelles zones urbaines. Que ça soit des zones urbaines aménagées, avec la viabilisation, dans des endroits qui ne soient pas soumis aux risques d’inondations. Ce que je retiens d’un événement malheureux, c’est que nous avons la possibilité de créer des solutions. Identifions les problèmes, ce qui nous manque pour arriver à l’émergence, les opportunités  que nous avons pour améliorer la vie de nos populations et travaillons sur les solutions. Et le constat n’est important que pour regarder ce qu’on ne devait pas répéter comme erreur.

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